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samedi 8 février 2014

La vie politique à Plovan sous la IIIe République

Le printemps 2014 va être marqué par une forte actualité politique, notamment du fait des élections municipales des 23 et 30 mars prochains. À Plovan, la population goûtera cette fois encore aux avantages de la liste ouverte, désignant ses conseillers municipaux dans une quiétude qui tranche avec l'agitation qu'ont longtemps généré ces temps forts de notre vie démocratique. Loin de vouloir raviver des querelles (dé)passées, c'est une occasion comme une autre d'évoquer quelques scènes de la vie politique plovanaise sous la IIIe République.

Avec la proclamation et l'enracinement de la République en France à partir des années 1870, les Français ont pris l'habitude d'être consulté régulièrement lors d'élections : pour élire leurs conseillers municipaux, leur conseiller général ou encore leur député. Cet apprentissage prolongé (puisque pour la première fois la République s'installe dans la durée...) d'une vie démocratique se fait avec plus ou moins de difficultés selon les territoires. À lire la presse de l'époque, à Plovan ce fut plus laborieux qu'ailleurs ! 
Par vie démocratique, il ne faut pas entendre adhésion à la République. Dans un texte récent sur les maires de Plovan au XIXe siècle (voir Bulletin municipal de Plovan 2014), nous avons pu signaler l'attachement précoce et durable des électeurs de Plovan à ce régime, qui se traduit par l'élection de maires républicains dès les années 1880. Par vie démocratique donc, il faut entendre respect des règles du jeu électoral. Or chaque scrutin semble apporter son lot de violences, de trucages et de plaintes. Petit état des lieux...


Élections municipales
Élections cantonales
Élections législatives
1870 : Pierre KEROUÉDAN réélu

1875 : Charles-Corentin RAPHALEN élu

1878 : maire sortant réélu

1881 : maire sortant réélu


1884 : Daniel LE PAPE élu


1888 : maire sortant réélu


1892 : Michel GENTRIC élu


1895 : maire sortant réélu


1900 : maire sortant réélu


1904 : maire sortant réélu


1908 : maire sortant réélu


1912 : Alain PLOUHINEC élu


1919 : maire sortant réélu


1925 : Pierre LAUTRIDOU élu


1929 : maire sortant réélu


1935 : maire sortant réélu
1871 : Louis de CARNÉ élu

1876 : Pierre-Jean DANIEL élu
1877 : Michel-Louis VOQUER élu

1883 : Gaston CONEN de SAINT-LUC élu face à Michel Louis VOQUER

1889 : Gaston CONEN de SAINT-LUC réélu face à Georges LE BAIL

1895 : Georges LE BAIL élu face à Gaston CONEN de SAINT-LUC

1901 : Georges LE BAIL réélu face à Clet GUICHAOUA
 
1907 : Georges LE BAIL réélu face à Jean HÉNAFF

1913 : Georges LE BAIL réélu face à Jean HÉNAFF

1919 : Georges LE BAIL contre Jean HÉNAFF. Aucun des 2 candidats n'ayant une majorité claire, une nouvelle élection doit être organisée

1920 : Georges LE BAIL réélu face à Jean HÉNAFF
  
1921 : Jean HÉNAFF élu face à Georges LE BAIL

1922 : Georges LE BAIL élu face à Jean HÉNAFF

1925 : Jean HÉNAFF élu face à Georges LE BAIL

1931 : Jean HÉNAFF réélu face à Albert LE BAIL
 
1937 : André FOY élu face à Albert LE BAIL


1871 : scrutin par liste au niveau départemental
  
1876 : Georges ARNOULT élu face à Jean-René BOLLORÉ
  
1877 : Georges ARNOULT réélu face à Amédée de L'ÉCLUSE
  
1881 : Georges ARNOULT réélu face à Hippolyte HALNA du FRETAY
  
1885 : scrutin par liste au niveau départemental. Gaston CONEN de SAINT-LUC est élu avec toute la liste de droite. La liste républicaine sur laquelle figure Georges ARNOULT est battue
  
1889 : Sélim COSMAO-DUMENEZ élu face à Georges DERRIEN
  
1893 : Sélim COSMAO-DUMENEZ réélu face à Raphaël BÉLÉGUIC
  
1898 : Sélim COSMAO-DUMENEZ réélu face à Georges LE BAIL
  
1902 : Georges LE BAIL élu face à Charles DELAPORTE
  
1906 : Georges LE BAIL réélu face à Henri de SERVIGNY
  
1910 : Édouard PLOUZANÉ élu face à Henri de SERVIGNY
  
1914 : Georges LE BAIL-MAIGNAN élu face à Marcel DERRIEN
  
1919 : scrutin par liste au niveau départemental. Georges LE BAIL, tête de liste de concentration républicaine, est élu (avec 2 colistiers sur 11 sièges)   
  
1924 : scrutin par liste au niveau départemental. Georges LE BAIL, tête de liste radicale, est réélu (avec 2 colistiers sur 11 sièges)
  
1928 : Jacques QUÉINNEC élu face à Georges LE BAIL
  
1932 : Albert LE BAIL élu face à Jacques QUÉINNEC
  
1936 : Albert LE BAIL réélu face à Jacques QUÉINNEC

Ce tableau indique, pour les trois principales élections au suffrage universel direct masculin qui ont eu lieu entre 1870 et 1940, les candidats élus aux fonctions de maire, de conseiller général du canton de Plogastel-Saint-Germain et de député du Finistère. Hormis en 1871, 1885, 1919 et 1924, les élections législatives se déroulent dans le cadre d'une circonscription de l'arrondissement de Quimper. Plovan appartient à la 2e circonscription de Quimper. Ses contours évoluent au cours de la période : avant 1910, elle rassemble les cantons de Douarnenez, de Pont-Croix, de Plogastel et de Pont-l'Abbé ; en 1910 et 1914, elle ne comprend plus que les cantons de Plogastel et de Pont-l'Abbé. Gardant la même étendue, elle devient la 3e circonscription de Quimper en 1928, intitulé qu'elle conserve par la suite.

La légende du tableau est la suivante : 
- en rouge, les élections remportées par la gauche
- en bleu, les élections remportées par la droite
- en gras, les élections qui ont fait, à notre connaissance, l'objet de problèmes quelconques à Plovan (violences physiques, contestation dans le déroulement du vote ou dans le dépouillement des urnes, dépôt de recours par le candidat défait)
- en noir, les élections où la couleur politique du vainqueur nous échappe

Sur quoi ces données sont-elles basées ? Elles sont le fruit de la consultation de 2 travaux de recherches universitaires, disponibles en consultation au CRBC :
- Ludovic Péron, Les conseillers généraux sous la Troisième république dans le Finistère, mémoire de maîtrise, UBO, 2000
- Élizabeth Puechmaille, La vie parlementaire dans l'arrondissement de Quimper et ses acteurs (1871-1914), mémoire de maîtrise, UBO, 1993.

Elles sont également le résultat d'un dépouillement de plusieurs titres de presse de l'époque, à savoir : 
- l'Ouest-Éclair (ancêtre du Ouest-France)
- La Dépêche du Finistère (ancêtre du Télégramme)
- Le Progrès du Finistère (catholique)
- Le Finistère (républicain, radical)
- Le Citoyen (radical-socialiste)
- le Courrier de Cornouaille (catholique)
- La Croix (catholique)
- le Journal des débats politiques et littéraires


Il ne s'agit pas ici d'entrer dans des considérations trop savantes, en analysant en détail les résultats électoraux, les carrières et réalisations des élus ou l'évolution idéologique des hommes politiques et de leurs électeurs. Il s'agit plus simplement de présenter d'abord les principaux acteurs de la vie politique des années 1870 à 1940, les idées qui les animent, avant d'évoquer les péripéties qui rythment les rendez-vous électoraux à Plovan.



I. Les hommes, les idées

Qui sont ces hommes politiques ? On a réussi à identifier la plupart d'entre eux. À gauche de l'échiquier politique local, on trouve alors :
- Georges ARNOULT (1832-1887), propriétaire à Pont-l'Abbé, résidant au manoir de Kerazan en Loctudy, député républicain de centre gauche du Finistère (1876-1885) et conseiller général (1871-1887). Il est battu aux élections législatives de 1885.
Sélim COSMAO-DUMENEZ (1840-1909), médecin, conseiller municipal de Pont-l'Abbé (1874-1900), conseiller général (1887-1904) et député républicain de centre-gauche du Finistère (1889-1902). En avril 1893, il publie La Vérité sur le Panama. Réponse de M. Cosmao-Dumenez, député, à un rallié inconscient où il répond à son rival conservateur Georges DERRIEN, qui a diffusé dans la circonscription une brochure sur le scandale de Panama le mettant en cause.
- Michel-Louis VOQUER, notaire, maire de Peumerit (1876-1896), conseiller général du Finistère (1877-1883).
- Lucien LE BAIL, notaire, opposant au Second Empire, maire de Plozévet (1870-1874, 1876-1877, 1878-1898), président du conseil d'arrondissement. En 1877, il est révoqué par le préfet Souvestre, peut-être après lui avoir déplu en insistant, lors du repas d'un comice agricole à Plovan, pour porter un toast en l'honneur de Georges ARNOULT, député, absent pour cause de maladie.
Georges LE BAIL (1857-1937), fils de Lucien LE BAIL, avocat, maire de Plozévet (1898-1937), conseiller général (1895-1921 puis 1922-1925), député radical-socialiste (1902-1928) et sénateur du Finistère (1928-1937).

Georges Le Bail (1857-1937)

Édouard PLOUZANÉ (1859-1920), médecin, conseiller municipal de Pont-l'Abbé, conseiller général (1904-1919) et député radical-socialiste du Finistère (1910-1914), candidat à l'élection sénatoriale de 1914. Issu de l'école de médecine navale de Brest, il fait plusieurs campagnes à travers l'empire colonial français (Tunisie, Tonkin, Sénégal, Soudan). A son départ de l'armée, il s'installe comme médecin civil à Pont-l'Abbé. Sa popularité lui vaut d'entrer au conseil municipal de sa commune. En 1901, s'estimant offensé par des propos de l'entourage d'Alexandre Mauduit, maire de Pont-l'Abbé, il le provoque en duel. En 1914, à l'occasion de sa candidature aux sénatoriales, Le Finistère dresse de lui un portrait élogieux


Édouard Plouzané (1859-1920)

- Georges LE BAIL-MAIGNAN (1886-1918), fils de Georges LE BAIL, avocat, député radical-socialiste du Finistère (1914-1918).
- Albert LE BAIL (1898-1952), fils de Georges LE BAIL, avocat, adjoint au maire de Plonéour-Lanvern (1929-1935), candidat aux élections cantonales de 1931 et 1937, candidat à l'élection législative de 1928, député radical-socialiste du Finistère (1932-1942), maire de Plozévet (1937-1952). Il est élu comme candidat du Front populaire en 1936. En 1940, il ne vote pas les pleins pouvoirs à Pétain.


Albert Le Bail (1898-1952)

- Michel GENTRIC (1845-1918), cultivateur à Renongard, maire radical-socialiste de Plovan (1889-1912).
- Alain PLOUHINEC (1871-1943), cultivateur à Kergalan, maire radical-socialiste de Plovan (1912-1925).
- Pierre LAUTRIDOU (1876-19...), cultivateur à Kerdrézec, maire radical-socialiste de Plovan (1925-1942).
- Pierre-Jean TANNIOU, candidat au conseil d'arrondissement en 1928, maire radical-socialiste de Plonéour-Lanvern (1929-1935).
- Pierre-Marie KERLOUÉGAN, meunier, éleveur, maire de Plogastel-Saint-Germain (1929-1944), candidat radical-socialiste au conseil d'arrondissement en 1934.
- Daniel BUREL (1886-1955), cultivateur à Kergorentin, conseiller municipal de Plovan (1925-1940), candidat radical au conseil d'arrondissement en 1937.

À droite, on trouve :
- Louis MARCEIN de CARNÉ (1804-1876), comte, diplomate, conseiller général du Finistère (1833-1876), député légitimiste du Finistère (1839-1848), membre de l'Académie française (1863-1876).


Louis Marcein de Carné (1804-1876)

Hippolyte HALNA du FRETAY (1819-1893), baron, contre-amiral, candidat monarchiste à l'élection législative de 1881, sénateur conservateur monarchiste du Finistère (1882-1893).


Hippolyte Halna du Fretay (1819-1893)

- Pierre-Jean DANIEL, maire réactionnaire de Plonéour-Lanvern (1852-1881, 1884-1885), conseiller général du Finistère (1876-1877), conseiller d'arrondissement (1883-1889).

Amédée de L’ÉCLUSE TRÉVOEDAL (1836-1898), maire d'Audierne (1871-1898), conseiller général du Finistère, candidat monarchiste à l'élection législative de 1877.
- Jean-René BOLLORÉ (1818-1881), chirurgien de marine, industriel, conseiller général du Finistère (1871-1877), candidat à l'élection législative de 1876.


Jean-René Bolloré (1818-1881)

- Gaston CONEN de SAINT-LUC (1840-1920), comte, propriétaire du château du Guilguiffin, président du comice agricole du canton de Plogastel, conseiller général (1883-1895) et député monarchiste du Finistère (1885-1889).
- Georges DERRIEN (1838-1893), fonctionnaire du bureau de la presse sous le Second Empire, directeur de l'hospice de Quinze-Vingts (renvoyé en 1878), auteur de "L'esprit d'autrefois" sous le pseudonyme de Chantenay, industriel à Pont-l'Abbé (fabrication de produits chimiques), candidat à plusieurs reprises aux élections cantonales et législatives des années 1880 sous diverses étiquettes (monarchiste, bonapartiste, boulangiste, républicain rallié). Son rival COSMAO-DUMENEZ, par ailleurs médecin, finit par le suspecter de "candidatomanie" ! En 1893, à l'aube des élections législatives, il publie Panama, réponse de M. G. Derrien à un député incohérent, à l'intention du député COSMAO-DUMENEZ.
- Raphaël BÉLÉGUIC (1842-1899), industriel à Douarnenez (atelier de fabrication de filets de pêche), maire de Poullan (1888-1894), candidat constitutionnel catholique à l'élection législative de 1893, en remplacement de Georges DERRIEN, décédé.
- Clet GUICHAOUA, cultivateur, maire de Pouldreuzic (1892-1908), candidat à l'élection cantonale de 1901.
- Jean HÉNAFF (1859-1942), cultivateur, industriel à Pouldreuzic (conserverie), maire de Pouldreuzic (1925-1935), candidat au conseil d'arrondissement en 1910, conseiller général du Finistère (1921-1922 puis 1925-1937).


Jean Hénaff (1859-1942)
- Henri de BEAUCHEF de SERVIGNY (1874-1934), avocat, conseiller général du Finistère (1901-1911), candidat aux élections législatives de 1906 et 1910, maire d'Arrou (1932-1934) en Eure-et-Loir.
Charles DELAPORTE, avocat, bâtonnier en 1908, candidat républicain modéré à l'élection législative de 1902, anti-dreyfusard. 
- Marcel DERRIEN (1875-1947), fils de Georges DERRIEN (voir plus haut), maire de Loctudy (1911-1925), candidat à l'élection législative de 1914.
- André Maximilien FOY (?-1947), baron, ingénieur des mines, propriétaire du château du Guilguiffin, neveu par alliance le comte Gaston CONEN de SAINT-LUC (voir plus haut), maire de Landudec (1929-1947), conseiller d'arrondissement (1934-?), conseiller général du Finistère (1937-1945).
- Jacques QUÉINNEC (1885-1956), notaire, conseiller municipal de Pont-l'Abbé (1919-?), député "Union démocratique républicaine" (1928-1932), conseiller général (1932-1945) puis sénateur du Finistère (1937-1945), maire de Pont-l'Abbé (1943-1944).

Jacques Quéinnec (1885-1956)

- Corentin HÉNAFF, industriel, maire de Pouldreuzic (1935-1971), conseiller d'arrondissement (1937-?).
- Jean LE GUELLEC, conseiller d'arrondissement (1916-1934).
- Yves LAUTRIDOU, cultivateur à Gronval, conseiller municipal de Plovan (1929-1940).
- Daniel LE BEC (1885-1953), cultivateur à Kerstéphan, conseiller municipal (1935-1942) puis maire de Plovan (1942-1944).

Au cours de cette période, droite et gauche se distinguent au départ par un rejet ou une adhésion à la République, puis essentiellement par un attachement ou non au système de valeurs prôné par l’Église catholique ou encore par la place à accorder à l'école et à l'impôt. Si l'on trouve plutôt des hommes de lois et des médecins à gauche, des aristocrates et des industriels à droite, dans les deux camps le fait de se présenter à une élection semble réservé à des nantis. Le cumul des mandats est la norme : il n'est pas rare d'être à la fois maire ou conseiller municipal, conseiller général et parlementaire. On observe de véritables dynasties politiques se mettre en place : les Le Bail, les Derrien, les Hénaff... La couleur dominante du tableau placé plus haut étant le rouge, on constate que la vie politique à Plovan, dans le canton et dans la circonscription est marquée par de nombreuses victoires d'une gauche républicaine radicale. Ces élections ont donné lieu à d'âpres combats idéologiques où notre commune figure en bonne place.



II. Les élections

Si on suit un fil chronologique, la liste des péripéties ne manque pas de piquant. Elle démarre dès la fin du XIXe siècle, dans l'édition du 10 mai 1892 du journal La Croix. Citant le Courrier de la Cornouaille, le quotidien catholique rapporte qu'à Plovan à l'occasion des élections municipales "l'instituteur laïque, le fameux Patarassen, était seul à distribuer des bulletins ; ils les remettait pliés aux électeurs ; l'un d'eux s'avisa de regarder les noms et fut insulté par Patarassen". S'agit-il d'une figure caricaturale d'instituteur public ? On ne trouve pas de "Patarassen" dans la liste des enseignants passés par Plovan. Une énigme à éclaircir !


Les événements s'accélèrent dans les premières décennies du XXe siècle. Lors des élections cantonales de juillet 1901, une bagarre éclate comme le rappelle quelques mois plus tard l'Ouest-Eclair, à l'occasion du procès des 3 protagonistes : "on s'est cogné ferme au bourg de Plovan, D'ailleurs c'est un peu l'habitude dans les campagnes et aussi la façon de témoigner en faveur de son candidat ; ajoutez à cela les bolées englouties et on aura une idée de l'humeur batailleuse qui emplit alors les cerveaux. Vers 4 heures du soir un sieur Alain Plouhinec, âgé de 30 ans, cultivateur, chercha chicane à un sieur Michel Lautrédou, âgé de 19 ans, du village de Kerliano [NDR : Keryano ?], qui se trouvait en compagnie de son frère, âgé de 26 ans. Une rixe sérieuse ayant éclaté entre Plouhinec et les frères Lautrédou, Plouhinec fut laissé sur la route comme mort ; il ne reprit connaissance qu'au bout de quelque temps et on dut le transporter chez lui. Quant aux deux autres, Yves Lautrédou en fut quitte pour quelques égratignures à la face et des contusions aux genoux. Son frère Michel avait reçu des coups de pied dans l'abdomen. Yves Lautrédou qui a frappé plus fort est réprimé en conséquence, par une condamnation à 8 jours d'emprisonnement ; son frère récolte 2 jours ; la peine est suspendue en leur faveur. Plouhinec est condamné à 2 jours d'emprisonnement". Ce tumultueux Plouhinec n'est autre le futur maire de Plovan ! Son statut d'élu (il est conseiller municipal depuis 1895) a sans doute aidé à faire commuer sa peine par le président de la République Émile Loubet en une amende de 25 francs quelques semaines plus tard.

Les élections législatives d'avril 1910, qui ont vu Édouard Plouzané, le candidat radical parachuté par le clan Le Bail, triompher de l'éternel perdant Henri de Servigny (il a déjà été battu en 1902 et 1906), vont amener Plovan pendant quelques jours sur le devant de la scène politique nationale. Refusant sa défaite, Servigny entame une campagne d'affichage et de presse pour obtenir l'annulation des résultats. Dans La Croix du 29 avril, où on affirme qu'il a été agressé au bourg de Peumerit le jour du vote, assommé et frappé à coup de sabots, Servigny publie une lettre "aux honnêtes de tous les partis". Il y dénonce "les procédés ignobles et les violences organisés pour assurer le triomphe commandé d'un candidat ministériel. Partout des apaches gardaient les mairies et empêchaient les électeurs de voter. Certains maires étaient les complices de ces apaches qu'ils avaient recrutés et payés ; et il était impossible de contrôler les scrutins.
Au contraire, partout mes amis se sont conduits loyalement.
À Peumerit, j'ai été gravement frappé, et 150 électeurs n'ont pu voter.
À Plogastel, 200 électeurs n'ont pu voter ; le maire changeait ostensiblement les bulletins de ceux qui, par hasard, avaient osé approcher l'urne.
À Plozévet, on donne 850 voix à M. Plouzané et on m'en accorde 30 !
À Plovan, de même ; électeurs blessés gravement.
À Plobannalec, à Léchiagat, à l'Île-Tudy, à Penmarc'h, partout mêmes mœurs..." . 
Quelques jours après, c'est le Journal des débats politiques et littéraires qui y va de ses articles sur Plovan, indiquant que "les maires, surtout radicaux, ont parfois des tendances à faire de la pression électorale. Ils agissent plus ou moins ouvertement. Le maire de Plovan, dans le canton d'Audierne (Finistère), a pensé qu'il pouvait adresser des injonctions aux électeurs sans y mettre la moindre forme, et voici le billet qu'en reçurent ses administrés : "Plovan, le 22 avril 1910. Monsieur, par ordre de M. le maire d'Audierne, je viens vous inviter à voter et à faire voter le plus possible d'électeurs pour M. Plouzané. Le maire de Plovan, Gentric". Et le cachet de la mairie a été apposé sur cette invitation adressée par ordre" (3 juin 1910) ou encore que "les abords de la salle de vote étaient gardés et cette salle même envahie par des gens qui, au besoin, jouaient du gourdin" (20 juin 1910). 

L'affaire semble faire tellement de bruit qu'elle est évoquée à la Chambre des députés lors de la séance du 21 juin. Le Journal officiel rapporte les diverses protestations déposées contre l'élection du 24 avril : entraves à la liberté ou au secret du vote, fraudes électorales, pression administrative. À Plovan, les plaignants dénoncent l'obstruction du vote (150 électeurs n'auraient pas pu voter), l'introduction de bulletins frauduleux qui a vicié le résultat et la pression du maire Michel Gentric sur les domaniers des propriétés de l'hospice d'Audierne (notamment Jean Loch, de Kerléoguy). Le candidat élu se justifie en ces termes : "Répondant au grief relatif à l'intervention du maire de Plovan, M. Plouzané produit une lettre dans laquelle ce dernier reconnaît qu'il a bien envoyé le billet dont il est question et quatre autres conçus dans les mêmes termes. Il en donne l'explication suivante : 
Le maire d'Audierne étant venu visiter en 1909 les douaniers [sic] ou gérants des propriétés de l'hospice d'Audierne situées sur le territoire de Plovan leur aurait annoncé que, s'ils votaient bien leur bail leur serait renouvelé.
Les domaniers auraient alors promis et le maire de Plovan se serait borné à leur rappeler cette promesse.

Au reste, le jour du vote, aucun d'eux n'aurait été inquiété".
Le député rapporteur conclut de l'examen des différentes pièces fournies par les parties en cause que l'élection de Plouzané reste valide, les fraudes ou les pressions restant selon les cas à prouver ou n'ayant eu qu'une influence négligeable sur l'issue du vote.

Devant ce déferlement d'articles de la presse réactionnaire locale et parisienne, dénonçant légitimement ce qui semble être de graves entraves au déroulement du vote, la presse de gauche ne reste évidemment pas inerte : dans les colonnes du Citoyen, journal radical républicain bailliste, on rappelle que "pour la troisième fois, M. de Servigny vient de subir un échec qui le rend à jamais impossible, et la vue de sa défaite irrémédiable lui arrache des cris de rage qu'il exhale dans une affiche adressée aux honnêtes gens de tous les partis. M. de Servigny prétend qu'à Peumerit il a été gravement frappé et que 150 électeurs n'ont pu voter. La vérité est que M. de Servigny est arrivé à Peumerit dans un état d'énervement indescriptible. A peine descendu de son automobile, il aborde un électeur inoffensif et lui frappe durement sur l'épaule en disant : "C'est moi, Servigny".
L'autre se retourne et dès qu'il lui fait face, M. de Servigny sort un revolver et l'applique sur la poitrine de son interlocuteur forcé qui roule à terre avec lui [...] M. de Servigny a voulu faire du bruit autour de sa défaite et se poser en victime devant ses électeurs de Quimper et surtout devant les bigotes, les douairières et les gens titrés qui entretiennent ou subventionnent ses frasques électorales. 
Il en sera pour ses frais. M. de Servigny a été battu encore une fois parce qu'il est impopulaire et que les idées qu'il représente sont détestées [...] M. de Servigny prétend avoir été gravement frappé à Peumerit. Quand on cause le revolver à la main, il ne faut pas s'étonner de mordre la poussière et de se relever, le nez marqué, comme les moutons du Berry".
Dans un autre article, les faits incriminés sont exposés plus clairement : "A Peumerit, les curés sont venus s'installer sans plus de façon près du maire et de ses assesseurs, comme s'ils étaient des assesseurs de droit. On leur a fait comprendre que leur place n'était pas là, et, au bout d'une heure, ils ont fini par quitter la salle.
M. de Servigny avisé que ses affaires allaient mal arrive accompagné de ses deux chauffeurs. Il entre dans une première auberge où il annonce bruyamment qu'il a partout dans le pays de Pont-l'Abbé une majorité considérable. Sa morgue est telle que les républicains présents dans l'auberge commencent à le huer. Il sort et rencontre M. Le Drézen, conseiller municipal de Peumerit, qui est de caractère très doux. Drézen est seul. M. de Servigny le prend par les épaules et le secoue en lui disant: « C'est moi, Servigny.»
Prenant aussitôt un revolver, il en menace Le Drézen qui crie au secours et essaye de se dégager. M. de Servigny et Le Drézen tombent à terre où Le Drézen est frappé par l'un des chauffeurs de M. de Servigny. Il porte une plaie de plusieurs centimètres à la tête. Le sang coule avec abondance. Aussitôt les électeurs accourent et une bagarre générale a lieu. M. de Servigny entre au presbytère. Une plainte a été portée contre M. de Servigny et son chauffeur.
Les rôles ont été singulièrement intervertis dans cette affaire où on a parlé de lâche agression dirigée contre M. de Servigny, de côtes enfoncées, de candidat assiégé et autres contrevérités.(30 avril 1910).
Mise en cause pour ses pratiques douteuses, la gauche dénonce à son tour les méthodes électorales employées par la "droite cléricale" : exploitation des sacrements dans un intérêt politique (plus de Pâques...), menaces d'expulsion proférées par les propriétaires fonciers à leurs fermiers, menace de boycot pour les commerçants, corruption d'électeurs... En résumé, la probité politique ne semble exister ni à gauche ni à droite. 

Les événements de 1910 laissent des traces et accolent à Plovan l'image d'une terre de magouilles électorales dans la presse de droite. Joseph Denais, dans les colonnes du journal catholique et ultra-conservateur La Libre parole dénonce en août 1913, à l'aube des élections cantonales, le système Le Bail : "Dans le canton de Plogastel-Saint-Germain (Finistère) M. Jean Hénaff, républicain libéral, se présente, dimanche prochain contre M. Le Bail, député, conseiller général sortant. Le député Le Bail tremble : très diminué dans sa circonscription, il joue sa dernière carte ; s'il est battu, sa défaite législative devient inévitable au mois de mai prochain. Affolé, il a appelé à la rescousse le préfet du Finistère, ancien député blackboulé par le suffrage universel, le sieur Chaleil, combiste à tous crins. Et le préfet Chaleil a assuré le député Le Bail de toute sa bienveillance.
Il suffit : le député Le Bail interprète cette déclaration comme la permission de tout tenter, de tout oser pour voler son élection comme il a volé les élections précédentes. Cela, ce n'est pas une accusation en l'air : c'est de l'histoire - de l'histoire écrite à tous les scrutins dans les communes de Plogastel, Plozévet, Plovan, Peumerit, où règnent par la terreur et par la fraude les partisans de M. Le Bail. Jets de poivre, coups de poing, coups de pied, coups de triques, tout est bon pour faire autour de l'urne un vide propice aux substitutions de bulletins ou pour en écarter l'électeur suspect de sympathie à l'égard du candidat adverse..." Foin de l'attaque ! Non seulement Le Bail est réélu pour représenter le canton, mais la circonscription ne bascule pas à droite l'année suivante, au grand dam de Marcel Derrien, qui en portait les couleurs.

Là encore, l'histoire semble se répéter ! L'élection législative de mai 1914 donne lieu a plusieurs protestations. Principale différence avec les événements de 1910 : les deux protagonistes ont changé. La gauche est représentée par Georges Le Bail-Maignan, fils de Georges Le Bail ; Plouzané n'a pas voulu ou pas pu briguer un second mandat (c'est à croire qu'il était juste là pour tenir la place au chaud le temps que le fils Le Bail puisse y prétendre...). La droite est quant à elle représentée par un autre "fils de" : Marcel Derrien, maire de Loctudy, fils de Georges Derrien, le "candidatomaniaque" des années 1880. Le Bail-Maignan est élu avec 132 voix d'avance, dans des conditions troubles. Le député Joseph Denais, auteur de l'article cité plus haut, prend la parole à la Chambre des députés le 18 juin pour défendre les plaintes du candidat défait. Le débat est là encore retranscrit au Journal officiel. Concernant Plovan, "M. Derrien déclare qu'un citoyen aurait été frappé par un cantonnier, que tout contrôle était rendu impossible par les incessantes bousculades qui se produisaient dans la salle de vote, que le passage des électeurs dans l'isoloir n'a pas été observé et qu'enfin il n'y avait pas de scrutateurs".
Malgré la mise en cause du vote à Plovan, à Peumerit, à Plobannalec et surtout à Plozévet (où on aurait fait voter des morts, des étrangers à la commune...), la demande d'enquête sur les opérations électorales de la 2e circonscription de l'arrondissement de Quimper n'est pas adoptée et Le Bail-Maignan peut faire son entrée au Palais Bourbon aux côtés de son père.
Par un clin d’œil de l'histoire, il est surprenant de noter que ce débat a lieu 10 jours avant l'attentat de Sarajevo qui devait précipiter l'Europe et le monde dans quatre années d'un terrible conflit. De quoi parlent alors les députés d'une des plus grandes puissances mondiales ? De Plovan...!

Les élections cantonales, dont l'impact politique est bien plus limité, n'échappent pas aux contestations. Deux hommes se disputent le canton de Plogastel-Saint-Germain au début du XXe siècle : l'inévitable Georges Le Bail et Jean Hénaff. Faisant montre d'une patience admirable, Hénaff se présente 5 fois avant de réussir à battre son adversaire. Il sait aussi, le cas échéant, se faire procédurier : en 1907, il conteste sa défaite devant le Conseil d’État, sans succès. Il récidive en 1920, obtenant cette fois l'annulation de l'élection. C'est le déroulement du vote à Plovan qui en est la cause : d'après le Conseil, "il résulte de l'instruction que, lors des opérations électorales auxquelles il a été procédé le 18 juillet 1920, dans le canton de Plogastel-Saint-Germain, pour la nomination d'un membre du Conseil général, le président du bureau de vote de la commune de Plovan a interdit aux partisans du sieur Hénaff de séjourner dans la salle de vote pour y surveiller les opérations du scrutin ; que dans la même commune, un grand nombre d'électeurs ont voté sans passer par l'isoloir ; qu'il avait été placé sur la table du bureau, à l'exclusion de tous autres, des bulletins, au nom du sieur Le Bail ; que les membres du bureau pouvaient ainsi surveiller les votes des électeurs ; que dans ces circonstances, le sieur Hénaff est fondé à soutenir que ces faits ont porté atteinte à la liberté du vote et à la sincérité du scrutin, et à demander, pour ce motif, l'annulation dès opérations électorales" (Ouest-Éclair, 13 mai 1921).
Rompu aux campagnes électorales, Le Bail ne remporte pourtant pas le nouveau scrutin organisé à l'été 1921. Des tracts identiques à celui produit ici n'ont pas suffit à mobiliser ses électeurs.


Tract électoral de Georges Le Bail pour les élections cantonales de 1921

Le Bail justifie en partie sa défaite par le départ de centaines d'ouvriers agricoles et de journaliers vers d'autres régions françaises (notamment celles libérées par la fin de la guerre où tout est à reconstruire). L'affaire ne s'arrête pas là puisqu'en août 1922, sur la base d'une plainte de Le Bail, le Conseil d'État, qui a déjà annulé le vote de juillet 1920, annule le scrutin de 1921 ! Il faut revoter pour la troisième fois... Cette décision est motivée par la parution, le jour de l'élection, dans le journal Le Petit Breton, soutien de Hénaff, d'un article susceptible d'avoir troublé les électeurs et d'avoir influé sur leur vote (le texte accusait Le Bail et ses soutiens d'avoir proféré des menaces à l'encontre d'anciens combattants mutilés et de veuves de guerre qui, s'ils ne votaient pas Le Bail, verraient leurs pensions supprimées). En octobre 1922, les électeurs du canton sont donc à nouveau appelés à choisir leur conseiller général, le choix portant comme toujours depuis 1907 entre Hénaff et Le Bail. Ce-dernier retrouve son siège au conseil général, perdu 15 mois plus tôt.


Résultats de l'élection cantonale de 1922 (extrait du Citoyen, octobre 1922)

Après les annulations du début des années 1920, le déroulement des scrutins ne semble plus soulever les mêmes protestations. La figure emblématique de Georges Le Bail est poussée vers la sortie : il est battu aux cantonales de juillet 1925 puis aux législatives d'avril 1928. Il retrouve un mandat national quelques mois plus tard aux sénatoriales de décembre 1928 mais il ne se représente plus au suffrage universel direct.

C'est à l'occasion des élections municipales de Plovan qu'on voit resurgir le fantôme de pratiques suspectes. En 1929, les leaders locaux de la droite avertissent le préfet de leurs craintes quant au déroulement du scrutin. Ils avaient vu juste puisque le Progrès du Finistère, pointant du doigt les agissement de l'adjoint au maire Corentin Goanec, "grand manitou électoral de M. Le Bail", dénonce à l'issue du second tour des "élections à retardement" : "Le soir du 5 mai, deux des membres du bureau refusaient de signer le procès-verbal. On proclamait néanmoins 6 ballottages. Mais chose étrange, le lendemain lundi, on déclarait qu'il n'y en avait plus qu'un et que deux libéraux et trois radicaux de la liste sortante, dont M. Goanec, étaient élus ! Elections à retardement ! 
Dimanche dernier, ballottage. Les libéraux, s'en tenant aux résultats proclamés le dimanche soir, présentaient six candidats. Les radicaux, ayant complété l'élection le lundi, sans doute pour repêcher l'ami Goanec sûr d'être battu au ballottage, n'en présentaient qu'un seul. Le dimanche soir, au dépouillement, on proclamait qu'aucun résultat n'avait été acquis. Et une deuxième fois, le lundi, l'on faisait savoir que le candidat radical était élu ! Nouvelle élection à retardement." (Le Progrès du Finistère, 18 mai 1929). Les protestations formulées auprès du conseil de préfecture et du ministère de l'Intérieur n'ont cependant pas donné lieu à une nouvelle élection.

Aucune leçon n'est bien sûr tirée de ces griefs pour les élections municipales suivantes, en mai 1935...! Entre les deux tours, un journal rapporte : "des incidents s'étant produits dimanche dernier, à Plovan, lors du dépouillement du scrutin, un groupe d'électeurs de cette commune vient d'adresser à M. le préfet du Finistère une lettre de protestation contre la façon irrégulière dont continuent à s'effectuer, dans leur commune, les opérations électorales. Ces électeurs se plaignent, en particulier, de la partialité dont auraient fait preuve deux scrutateurs. Ils demandent au préfet du Finistère de faire prendre toutes mesures d'ordre et de surveillances nécessaires afin, disent-ils « d'éviter des accidents qui, en raison de la surexcitation des esprits, ne manqueraient pas de se produire dimanche, si les électeurs se voyaient obligés, à leur vif regret, d'assurer par eux-mêmes la régularité des opérations électorales ». La protestation est paraphée d'une cinquantaine de signatures." (Ouest-Éclair, 11 mai 1935). Cette protestation émane d'électeurs de droite qui, aux vues des premiers résultats, espèrent peut-être ravir enfin la mairie. Au premier tour, la liste radicale du maire sortant n'a eu que 6 élus tandis que celle de droite en a eu 4. Dans un conseil comprenant 16 sièges, 6 places sont en ballottage. Tout reste à jouer...

Las pour les espoirs de la droite, le dimanche suivant, 6 nouveaux élus de gauche rejoignent le conseil au grand soulagement du Citoyen qui écrit quelques jours après : "Bravo Plovan. Il y avait eu un flanchement le jour du 1er tour. Mais les électeurs se sont ressaisis et 6 rouges sont entrés au second tour dans le conseil. Dans les heures de péril, le vieux Plovan républicain se réveille" ! (Le Citoyen, 23 mai 1935).


MUNICIPALES 1935
Liste d'union des gauches
Liste d'union nationale
Premier tour (5 mai)
-Pierre Lautridou, maire sortant (Kerdrézec)
-Daniel Burel, conseiller sortant (Kergorentin)
-Corentin Goanec, conseiller sortant (bourg ou Prat Boloc'h ?)
-Pierre Kerouédan (Penfrajou)
-Michel Tanguy, conseiller sortant (Pont Land)
-Pierre Loussouarn (Kergurun)
-Yves Lautridou, conseiller sortant (Gronval)
-Jacques Guellec (Brénavellec)
-René Le Bec, conseiller sortant (Kerlivin)
-Daniel Le Bec (Kerstéphan)
Deuxième tour (12 mai)
-Gourgon Geffroy, conseiller sortant (Brénavellec)
-Jacques Corre, conseiller sortant (Lavanet)
-Alexandre Pape, conseiller sortant (Kerguern vian)
-Alain Thomas, conseiller sortant (Kervouyen)
-Corentin Goanec, conseiller sortant (bourg ou Prat Boloc'h ?)
-Urbain Alanou, conseiller sortant (Kerlaben)


On apprend un mois plus tard dans les journaux qu'un procès a été intenté contre Daniel Le Bec et M. Boissel, sacristain, (2 hommes de droite) pour avoir distribué "le jour des élections, des tracts politiques aux électeurs sur la place publique" (Ouest-Éclair, 13 juin 1935). Le Bec est acquitté mais Boissel est condamné à 16 francs d'amende.



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L'étude de la vie politique sous la IIIe République vue par le prisme de Plovan ne manque pas, on l'aura vu, de matière : les événements sont nombreux et les acteurs sont souvent des personnalités fortes. Il y a probablement encore d'autres faits insolites à sortir de l'oubli, et des itinéraires à préciser. Espérons que cet article y aura contribué.
Au moment de conclure, nous ne voudrions pas laisser le lecteur sur une impression faussée. Nous avons mis l'accent sur les élections contestées et les prises de becs de façon à illustrer le contraste avec la situation actuelle. Mais l'histoire de la vie politique locale est loin de se résumer à une série d'invectives et de coups bas. C'est l'époque d'une République triomphante, qui met en place la liberté de la presse, la liberté d'association, l'égalité des chances à travers l'école, l'impôt sur le revenu... Les campagnes électorales suscitaient les passions, elles étaient pour les électeurs l'occasion de communier autour d'un idéal commun et de manifester leur patriotisme, comme le montre cet article du Citoyen du 21 avril 1906 :


Article extrait du journal Le Citoyen, 21 avril 1906
Que penserait-on aujourd'hui si l'on sortait les drapeaux et commençait à entonner l'hymne national entre Languidou et le bourg ? Ringard, ridicule, frontiste...? La vie politique locale s'est apaisée et c'est tant mieux, mais dans le même temps n'aurait-on pas perdu un peu de notre attachement à la République ? Sans tomber dans le "c'était mieux avant", on peut sans doute regretter l'enthousiasme, l'engagement civique des électeurs de ce temps là, la qualité des interventions et des écrits des hommes politiques d'alors (lisez la réjouissante brochure de Sélim Cosmao-Dumenez où il expose sa vision de la République !). On a, entend-on souvent, la démocratie qu'on mérite. Alors aux urnes !


Mathieu GLAZ

mercredi 22 janvier 2014

De Plovan à Audierne, l'étrange histoire du manoir de Tréménec

Lors du lancement de ce blog, nous annoncions qu'il servirait non seulement à annoncer les activités de l'Association du Patrimoine mais également à mieux faire connaître l'histoire et le patrimoine matériel de Plovan. Cette publication sur le manoir de Tréménec ouvre une série d'articles sur le patrimoine architectural (visible ou disparu) de la commune.

Battage au manège dans la cour du manoir de Tréménec

À la sortie nord du bourg, sur une route qui porte son nom, on peut apercevoir sur la gauche les bâtiments réhabilités du manoir de Tréménec. Du manoir proprement dit, on ne voit plus que quelques portions de mur partiellement recouvertes par un talus. Pour imaginer ce qu'a été pendant près de 500 ans ce haut-lieu de l'histoire de Plovan, il faut se pencher sur les trop rares images qui en ont conservé le souvenir : une photographie d'une scène de battage au manège dans la cour du manoir et un dessin de Louis Le Guennec, qu'on peut dater l'une et l'autre des années 1920-1930.


Dessin du manoir de Tréménec par Louis Le Guennec


 « Certaines photos anciennes suscitent la mélancolie et l'amertume » comme l'a souligné Serge Duigou lorsqu'il abordait le manoir de Tréménec dans un de ses ouvrages (S. Duigou, Châteaux et manoirs en pays bigouden, éditions Ressac, 1988, p. 19). On ne peut que lui donner raison quand on connaît le sort de ce beau bâtiment. Acquises dans les années 1930 par la famille Le Bec de Kerstéphan, les terres de Tréménec ont été découpées et revendues en plusieurs lots donnant naissance à quatre petites exploitations (celles des familles Plouhinec, Signor, Keravec et Phuez). Le manoir proprement dit a vu sa façade démontée et transportée à Audierne pour y être relevée par M. Marzin, fabricant de dentelles, entre le quai Jacques de Thézac et les Capucins.


Le « manoir de Tréménec » à Audierne
 


Si on retrouve bien l'entrée monumentale et les ouvertures cintrées d'origine, deux caractéristiques de l'architecture classique en vogue au XVIIe siècle, le nouveau bâtiment, baptisé également « manoir de Tréménec » n'a pas l'allure de son prédécesseur. On peut même dire qu'il paraît étriqué avec une façade trop petite pour une telle entrée. Le cadre actuel de l'édifice manque aussi de charme, perdu au milieu de constructions modernes.  
 

Entrée du manoir, avec un tympan triangulaire rappelant le fronton des temples antiques


Las, les Gourcuff n'y retrouveraient pas l'ambitieux bâtiment dont ils avaient lancé la construction au milieu du XVIIe siècle. Un simple coup d’œil à l'unique photographie du manoir (voir ci-dessus) permet de l'envisager : l'entrée devait se placer au milieu de la façade. Il manque l'essentiel de la partie gauche (effondrée ou jamais construite ?). Sur la droite, on devine des pierres d'attente d'une future aile orientale (projetée mais jamais construite ?). Les frustres bâtiments agricoles, côté mer, sont certainement beaucoup plus récents.

Qui sont ces Gourcuff ? Seigneurs de Tréménec dès le début du XVe siècle, ils conservent le manoir jusqu'à la Révolution française. Outre Tréménec, ils possèdent d'autres terres en Plovan, Plomeur, Kerfeunteun et Poullan. On les retrouve lié par mariages à d'illustres familles de la noblesse cornouaillaise : les Tyvarlen, Ploeuc, du Haffond, Talhouët de Brignac ou encore Euzénou de Kersalaün. Les différents nobiliaires indiquent qu'ils portent le titre de seigneur de Tréménec jusqu'à la fin du XVIIIe siècle avant de s'intituler comte puis vicomte de Gourcuff. Portant d'azur à la croix pattée d'argent, chargée en cœur d'un croissant de gueules, c'étaient probablement leurs armes qui étaient peintes sur les prééminences du porche de l'église de Plovan.

Blason de la famille Gourcuff



Prééminences du porche de l'église de Plovan

Manifestation de leurs ambitions et de leur élévation sociale, le manoir semble assez rapidement déserté par ses propriétaires : on les retrouve vivant à Quimper et Quimperlé au cours du XVIIIe siècle. Leur demeure ne reste cependant pas vide. Une autre famille s'y illustre : les Le Pape.

Probablement fermiers des Gourcuff, les Le Pape semblent dominer la petite société paroissiale plovanaise jusqu'à la fin de l'Ancien régime. Michel Le Pape (v. 1694-1754) est lieutenant de la paroisse de Plovan entre 1726 et 1754. Son fils Corentin (1719-1787) lui succède dans cette charge dès 1755 avant de devenir capitaine du guet entre 1765 et 1771 tandis qu'un autre fils, Michel (1734-1774), accède à la prêtrise et devient recteur de Locmaria. À plusieurs reprises (1748, 1757, 1768) le manoir est transformé en lieu d'accueil de marins naufragés et de stockage de biens retrouvés sur la plage après qu'un navire ait sombré devant Plovan. La présence des Le Pape à Tréménec se prolonge à travers les familles Le Goff et Le Berre qui occupent le manoir au début du XIXe siècle mais on sent bien que le lieu a perdu de son prestige d'antan pendant la Révolution.
C'est de cette période que date le plus ancien plan du manoir à notre disposition, extrait du cadastre de 1828. On y retrouve, autour d'une large cour occupée en son centre par un puits, le bâtiment principal au nord, les longères à l'ouest et deux petits bâtiments dont une maison à four à l'est. Au sud de l'ensemble, on peut voir une fontaine avec un lavoir. Dépendant à l'origine du manoir, il existait aussi un moulin à vent, à l'est. 

Extrait de la section C2 de l'ancien cadastre de Plovan

Extrait de la section C1 de l'ancien cadastre de Plovan


Les lieux n'avaient sans doute pas beaucoup évolué lorsque, de passage à Plovan vers 1933, l'historien et journaliste Louis Le Guennec visita Tréménec. Il y a trouvé la matière à un article riche consacré au manoir et à son passé qu'il a accompagné d'un de ses dessins (voir plus haut). Il nous dépeint l'endroit avec un talent certain bien qu'un peu grandiloquent : « À quelques centaines de mètres au nord du bourg de Plovan, sur la droite du chemin de Penhars [sic], le vieux manoir de Tréménec se dresse isolé et austère au milieu d'une plaine nue [...] Dans la cour, bordée de bâtiments anciens est un puits à margelle ronde. Comme toutes les maisons nobles d'autrefois, Tréménec a dû posséder un portail extérieur, un colombier, peut-être une chapelle, certainement un jardin clos, des avenues plantées, un bouquet d'arbres de haute futaie formant écran contre les vents de mer [NDR : tout cela est très incertain]. Mais de ces accessoires qui complétaient la physionomie originale d'une gentilhommière bretonne, il ne subsiste plus le moindre vestige et le vieux logis de granit et de grès gît désorienté parmi les labours, ainsi qu'un vaisseau de haut bord échoué sur la grève. La grève, elle, est tout près de là, et bien que les constructeurs du manoir aient donné à celui-ci la position d'un navire à la cape, qui oppose à l'assaut des vagues son avant effilé, il suffit de sortir la tête d'une des fenêtres de l'étage pour entendre gronder le tonnerre du ressac, pour recevoir en plein visage le violent baiser salin de la brise atlantique, pour découvrir la partie méridionale de l'immense baie d'Audierne, depuis la digue de magnifiques galets de porphyre et de quartz qui sépare de l'océan les marais de Kerguen et de Tronwel [sic] jusqu'à la pointe de Penmarch, estompée dans la brume. 
Sur une côte moins basse, en un pays davantage mouvementé, de lignes plus accusées et plus abruptes, abrité derrière quelque massif de feuillage, Tréménec réaliserait le type de ces castels que l'imagination des romanciers a édifié à des centaines d'exemplaires sur le littoral armoricain – où en réalité ils sont si rares – et choisi pour le théâtre de drames noirs, le réceptacle de lourds secrets de famille, le refuge d'existences sacrifiées ou repentantes. S'il était possible d'interroger et de faire parler ses vieilles pierres, leurs pires souvenirs seraient sans doute ceux des trop nombreux naufrages auxquels le manoir à dû d'assister à sa situation au bord de cette terrible baie, tenue comme un gigantesque filet de pêcheur qu'infléchiraient les courants, mais que maintiendraient ferme à ses extrémités deux poings inébranlables, le Raz et la Torche. »

Après avoir planté pareil décor, il ne manquait plus à notre manoir qu'une vieille légende avec son inévitable souterrain : « La légende raconte que les anciens seigneurs de Tréménec avaient fait creuser un souterrain qui conduisait de leur manoir à l'église paroissiale. D'aucuns prétendent même que ce souterrain se prolongerait jusqu'à la chapelle de Languidou. Un dimanche matin, le châtelain y lâcha le plus crâne des coqs de sa basse-cour. Dans l'église, le recteur de Plovan chantait la grand'messe et en était rendu à la Préface, lorsqu'il se trouva interrompu par un cocorico insolite qui semblait sortir de dessous le maître-autel. Sa surprise fut telle qu'il interrompit le service divin, fit soulever l'une des dalles et descendre dans l'ouverture ainsi révélée son enfant de chœur. Le marmot reparut, tenant un magnifique coq qui se pavana sans vergogne au milieu du chœur en continuant d'insolents cocoricos.
« Eh ! bien, mon gaillard, lui dit le recteur, puisque tu chantes si bien, je vais te mettre en un endroit où tout le monde t'entendra, et où tu pourras t'égosiller à ton aise. »
Et il le planta sur la tige de fer qui surmontait la flèche du clocher. On l'y voit toujours vivant au souffle du large, mais devenu muet. » 
D'où Le Guennec tient-il cette fable charmante ? Peut être de Plovanais rencontrés sur place. On ne peut malheureusement pas lui accorder un grand crédit...! Mais, après tout, qui sait ? Le manoir de Tréménec est encore loin d'avoir livré tous ses secrets.

Mathieu GLAZ